Portrait du bon vivant résilient

Muni de ses mocassins aux fines surpiqûres, toujours fièrement et singulièrement orientés vers les immeubles haussmaniens, le bon vivant résilient arpente quotidiennement les artères parisiennes. Son pas pressé et altier rappelle ces silhouettes que la ville semble avoir elle-même façonnées.

Il cultive un goût immodéré pour les parements raffinés et colorés, dans une forme scrupuleusement maîtrisée d'extravagance. Naturellement, il apprécie les costumes trois-pièces, cols à cran et cravates à motifs, qu'il aime affubler de foulards assortis dans la poche poitrine. Chemises rayées, bracelets-montre, poignets napolitains, noeuds demi-Windsor, gabardine impeccablement tombante : tout, chez lui, célèbre la minutie, le raffinement tactile et la théâtralité assumée d'un dandy contemporain.

Véritable animal social, sa théâtralité s’inscrit naturellement dans son parler parisien, porté par ce léger accent bon chic bon genre qui confère à ses phrases une suavité singulière, et par ses amples mouvements enthousiastes, presque cérémoniels, qui ponctuent chacune de ses conversations. Et lorsqu’une idée le traverse, il se redresse d’un mouvement vif, les yeux soudain lumineux, et laisse jaillir ce “oh !” clair, presque joyeusement désarmé, qui lui échappe comme un secret trop impatient d’être dévoilé.

Dans un bistrot familier du Faubourg Saint-Antoine, un carnet s’ouvre parfois devant lui. Le bon vivant résilient s’y fait alors plus discret. Entre deux gorgées, il y déverse frénétiquement les fragments du monde qu’il traverse, comme si la vie, ses désordres et ses beautés entremêlées devaient parfois passer par la page pour y retrouver une forme de clarté. Dans ce geste penché, dans la respiration qui se calme, dans le silence qui s’installe autour de ses doigts, s’entrouvre, derrière l’allure romanesque et presque chorégraphiée qu’il offre au monde, une présence plus douce, plus nue, qui ne cherche plus à se parer. 

Son visage allongé, encadré par ses cheveux noirs épais et indisciplinés, semble toujours traversé par une forme de malice presque enfantine. Ses sourcils, noirs et fournis, se soulèvent vers les tempes avec cette inclinaison propre à sa famille ; un détail que j’ai appris à reconnaître comme un signe de franchise spontanée.

Ses yeux bleus, toujours brillants, rieurs, captent la lumière avec l’évidence d’une surface d’eau vive. Quant à ses lèvres, fines mais pleines, elles s’entrouvrent souvent, comme si chaque seconde l’approchait d’une pensée déjà vibrante, prête à jaillir. Elles portent cette tension délicieuse de ceux qui vivent dans un demi‑pas‑de‑côté : toujours sur le seuil du mot, du rire, de l’émerveillement. Et lorsqu'elles trouvent les miennes dans l'obscurité, je reconnais immédiatement cette chaleur enveloppante, presque protectrice qui procède de lui-même, comme si toute la lumière de son regard se prolongeait alors dans la lenteur de ce geste. Car voici, in fine, l'essence profonde du bon vivant résilient : un catalyseur chaleureux du bonheur.

Grand, la stature naturellement droite et robuste, il possède ce port presque aristocratique qui contraste avec une certaine maladresse charmante. Ses épaules larges, son torse ouvert, ses longues jambes solides lui donnent l'allure de quelqu'un qui avance avec confiance dans le monde - non par par orgueil, mais par une forme de disponibilité sereine. Il se tient fièrement, oui, mais jamais dans la rigidité : plutôt avec cette noblesse instinctive des êtres qui avancent simplement, car François est de ceux qui ont appris que le monde pouvait leur être un lieu accueillant.

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À François L.

 

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